Coupez !

« Un enfant auquel on présente un écran abandonne toute occupation : bouche ouverte, il "gobe" ce qu'on lui montre. Il serait peu avisé de croire l'adulte capable de recul sans une éducation préalable aux écrans... »

« Un enfant auquel on présente un écran abandonne toute occupation : bouche ouverte, il "gobe" ce qu’on lui montre. Il serait peu avisé de croire l’adulte capable de recul sans une éducation préalable aux écrans... »

On a beau parler d’"urgence" et voir les effets de plus en plus dévastateurs de l’inaction climatique, le bruit médiatique ne s’en soucie que modérément, davantage captivé par la guerre russo-ukrainienne, l’investiture présidentielle et la finale de la Coupe de France.

Dans l’opinion, si la notion d’urgence est pleinement intégrée, en plus de générer une forte culpabilité elle braque ses faisceaux accusateurs sur un ensemble d’habitus, d’habitudes et accablent un petit nombre d’industries pendant qu’inexplicablement, d’autres comportements et d’autres industries semblent passer à travers les gouttes. La Communication en fait partie, mue par son objectif tout innocent de capter l’attention, de la retenir et de la convertir.

Une pollution équivalente à celle des voitures...

Quoi de moins énergivore qu’un post sur les réseaux sociaux, ou qu’un article sur un blog ? pensons-nous naïvement. Certes, nos ordinateurs n’ont pas l’odeur d’un pot d’échappement ni ne dégagent de fumée comme les centrales nucléaires. Et pourtant, la pollution numérique contribue à hauteur de 8% aux émissions de gaz à effet de serre, soit deux fois plus que le transport aérien civil et autant que les voitures.

Et quelle est la part dévolue à la vidéo d’après le Think tank The Shift Project ? 60%, soit + de 350 millions de tonnes de CO2 rejetés chaque année par nos soirées Netflix, nos tutos YouTube et nos #sunset avec petite vidéo du bord de mer sur Instagram.

La drogue du stimulus émotionnel

Il est amusant de rappeler aux chantres de la vidéo qu’en tant que telle une vidéo... ne parle pas. Elle n’a rien à nous dire, et pour cause : dépourvue de contexte, dénuée de légende, privée de voix off, ce n’est qu’une succession d’images qui ne renseigne rien, mais alors : RIEN DU TOUT !

Prenez le temps de vous regarder en train de... regarder. Ce que vous visionnez s’inscrit dans un JT ou passe sur une chaîne documentaire : sans en avoir conscience, la vidéo est intégrée à un "horizon d’attente", c’est-à-dire qu’avant même son lancement, un certain nombre d’informations préfigure vos attentes. Coupez le son, à présent : la vidéo qui défile se charge de bandeaux explicatifs ou de cartes indiquant le lieu où les images ont été prises. En prenant l’exemple des reportages du journal télévisé, vous vous rendez vite compte que les images n’ont qu’une seule fonction : illustrer les propos de la voix off. Une émission comme "Faites entrer l’accusé" est particulièrement révélatrice de la pauvreté informative de l’image : ce qui fait l’émission, c’est le narratif, la voix off et les intervenants. Prêtez attention aux plans : c’est, là, une porte qui s’ouvre, là un étang, là les barreaux d’une prison...

Mais alors, pourquoi tout le monde se rue sur l’outil vidéo ? Parce que l’image animée captive. Elle stimule une partie de notre cerveau vouée à l’empathie et dont la réponse au stimulus va être... l’émotion. Les travaux de Serge Tisseron, entre autres, démontrent cette captivation ce, dès le plus jeune âge avec ce qu’elle comporte de risques. Un enfant auquel on présente un écran abandonne toute occupation : bouche ouverte, il "gobe" ce qu’on lui montre, sans recul, sans aucunement s’interroger si ce qu’on lui présente revêt un intérêt quelconque. Or, il serait peu avisé de croire l’adulte capable de recul sans une éducation préalable aux écrans.

La vidéo partout, même là où on ne l’attend pas

La vente d’un produit est corrélée à deux choses : la détermination (disons-le : la création ex nihilo) d’un besoin et la stimulation du désir. La vidéo, outil émotionnel par excellence, ne pouvait que se mettre au service du marketing et des industriels.
D’où les spots pub payés une blinde sur les créneaux du soir, là où le téléspectateur fatigué est encore moins apte à discerner, raisonner et se distancier.

Mais aujourd’hui, la vidéo s’impose dans le champ de vision. Les affiches urbaines sont remplacées par des écrans, les vidéos sur les fils d’actu s’enclenchent automatiquement, des capsules s’activent à la lecture d’un article en ligne et glissent en bas à droite lorsque vous progressez dans la lecture, sans pouvoir les refermer. Or, on le sait, outre l’effet de captation (et de déconcentration) que cela engendre, il faut prendre en compte l’effet de surprise, lequel décuple la réponse émotive : le cerveau n’a pas le temps de se préparer et prend l’image de plein fouet.

Comme l’écrit Serge Tisseron dans son Empathie au coeur du jeu social (Albin Michel, 2010) :

"Nous recevons des informations à un moment où l’on ne se protège pas, où l’on ne s’attend pas à voir ou à entendre surgir l’inouï, l’exceptionnel, le choquant. Du coup, l’impact traumatique est beaucoup plus important !"

Ca tourne (pas rond) !

Nouvelle mode, plutôt désagréable : on assiste aujourd’hui à la déclinaison de rapports d’activités, de bilans comptables ou de présentation académique en vidéos. Exit le texte, trop rébarbatif ! Sans compter l’effet post-confinement, qui a poussé à "consommer" de derrière l’écran des cours, des colloques et des conférences. Seulement, la vidéo a de multiples biais : l’attention qu’elle suscite via l’excitation cérébrale retombe vite. La concentration s’en ressent forcément. En outre, il est démontré que le cerveau, sur-stimulé par l’image, peine à déchiffrer, percevoir et enregistrer les messages qu’il reçoit. Enfin, les trois quarts du temps, elle maquille l’ennui sans jamais l’écarter : la multiplication des effets spéciaux et la prédilection pour l’animation à outrance dissimule mal la pauvreté du fond.

Ca fait "moderne". "Professionnel", et puis, "tout le monde le fait, alors..." Pendant ce temps, la Terre se réchauffe allègrement et les cerveaux se rapetissent, de moins en moins enclins à enchaîner plus de deux paragraphes sans que la concentration taille la zone. Dommage, pourtant, de passer à côté de bouquins comme La Zone du Dehors d’A. Damasio (CyLibris, 1999) :

"Comment vendre à la plus grande masse possible de gens alors que l’on ne dispose d’aucun moyen de coercition ? Terrible problème. La réponse, pendant longtemps, fut la qualité. Il faut faire un produit de qualité et les gens achèteront parce que notre produit sera, objectivement, le meilleur. Vous comprenez à quel point une telle réponse était ridicule. Car ce qu’il s’agissait de faire était d’atteindre des ventes optimales quel que soit le produit, quelles que soient ses qualités objectives, sinon quel intérêt ? Je veux dire : quel intérêt en termes de pouvoir ? Alors naquit le marketing, qu’on coupla solidement à la publicité, mais l’ensemble était encore un peu fruste, les cribles trop grossiers. On travaillait au jugé. Il fallut attendre l’affecting pour qu’on sorte véritablement de la préhistoire de la manipulation. [...] En quoi faire vendre serait-il différent de faire voter ? Ne s’agit-il pas toujours, à partir d’une liberté présupposée, d’orienter des choix ? Et pour cela, eh bien, de quels moyens avait-on besoin ? Des médias de masse comme producteurs de l’impact affectif...

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